Massilia and Tech #1

Dans cette édition :

  1. Marseille, ici et là : le retour des peintres en lettres
  2. Échos du web : BookTok
  3. Pause littéraire : Jean Cocteau

Marseille, ici et là

 

Quand les pinceaux reviennent sur les façades marseillaises

Il y a quelque chose d’un peu paradoxal dans ce qui se passe en ce moment à Marseille. Dans les quartiers en pleine mutation — le Cours Julien, la Plaine, la rue de la République — on voit réapparaître une technique que l’on croyait condamnée : la peinture en lettres, tracée à la main, au pinceau, sur les devantures des commerces. Les mêmes rues qui se gentrifient, qui voient leurs loyers grimper et leur population changer, semblent paradoxalement renouer avec un artisanat du passé.

Ce retour n’est pas anodin. Les nouveaux commerçants qui s’installent — coffee shops, concept stores, restaurants branchés — cherchent une authenticité visuelle que l’enseigne plastifiée ne peut pas offrir. Ils font appel à des lettreurs, souvent jeunes, formés entre traditions typographiques et culture du tatouage ou du graffiti, qui redonnent vie à ce savoir-faire. L’enseigne peinte devient alors un signe de distinction, presque un argument marketing.

Mais cette tendance soulève une vraie question : à qui profite ce retour aux sources ? L’artisanat est là, visible et beau, mais il habille souvent des lieux inaccessibles aux habitants d’origine. La lettre peinte, autrefois signe du commerce de quartier populaire, devient l’ornement d’un Marseille mis en scène pour une nouvelle clientèle. Belle ironie que celle d’une ville qui récupère ses propres codes pour mieux se réinventer — et parfois, pour mieux s’oublier.​​​​​​​​​​​​​​​​

 

Echos du web : BookTok

BookTok, le sous-univers de TikTok dédié à la littérature, se présente comme une démocratisation de la lecture, mais mérite un regard plus nuancé. Si le phénomène a indéniablement relancé les ventes de certains ouvrages et attiré de jeunes lecteurs, il tend à privilégier une esthétique de la lecture au détriment du contenu littéraire lui-même – les belles couvertures, les éditions spéciales et les “bibliothèques instagrammables” priment souvent sur l’analyse critique.

Les œuvres propulsées par BookTok appartiennent majoritairement à des genres très codifiés (romance, dark academia, fantasy young adult), créant une chambre d’écho qui marginalise la littérature étrangère, expérimentale ou classique. La logique algorithmique favorise l’émotion brute et le coup de cœur spectaculaire – les larmes filmées, les “roman hangover” – plutôt que la réflexion approfondie, réduisant parfois l’acte de lire à une performance sociale.

Les maisons d’édition ont rapidement compris l’enjeu commercial, orientant leurs acquisitions et leur marketing vers ce que l’algorithme consacre, ce qui soulève des questions sur l’indépendance éditoriale. Par ailleurs, la vitesse imposée par la plateforme – lire vite pour rester dans la tendance – entre en contradiction avec ce que la lecture littéraire exige : lenteur, disponibilité, rumination.

BookTok reconduit aussi certaines inégalités : les auteurs anglophones, blancs et américains y dominent largement. Enfin, si de nouveaux lecteurs sont conquis, on peut s’interroger sur la durabilité de cette pratique, tant elle reste conditionnée à la viralité plutôt qu’à un rapport personnel et autonome aux livres.​​​​​​​​​​​​​​​​

Pause littéraire

“Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité” Jean Cocteau, Le Coq et l’Arlequin, 1918